Katia DUBORGET Chants Corses
Défis, Interviews

Défi 2021 (8) – Katia DUBORGET : itinéraire d’une chanteuse corse

Katia DUBORGET, chanteuse amatrice passionnée, nous présente les chants de la Corse qu’elle a appris depuis son plus jeune âge, la relation toute particulière qu’elle entretient avec la musique traditionnelle et nous explique l’importance de ces chants dans la société corse d’aujourd’hui.

Interview #8

Karine GENE : Bonsoir Katia ! Peux-tu te présenter?

Katia DUBORGET : Alors je m’appelle Katia DUBORGET, je suis actuellement enseignante. J’ai des jeunes élèves de la 6ème à la 4ème et ma passion pour le chant date de l’enfance.

K.G. : Avec quel type de chant ou de musique as-tu commencé?

K.D. : Du traditionnel ! En Corse nous avons un patrimoine assez important de chants traditionnels ; c’est l’oralité qui a toujours pris sa place dans la transmission de familles en familles et, à six ans, j’avais déjà cette envie de chanter ! Un groupe de chant s’est formé dans un groupe scolaire et j’ai fait partie d’une formation où j’étais la plus jeune ; la tranche d’âge allait de 6 ans à 65-70 ans. On a commencé là-dessus, sur des chants vraiment traditionnels.

K.G. : Comment s’appellent ces chants ? J’imagine qu’il y en a plusieurs types en Corse ?

K.D. : Oui, il y a plusieurs types de chants et ceux que l’on pratiquait dans notre formation I rundinelle (Les hirondelles) portaient plus sur ce qu’on pouvait appeler des chants de tribbiera : ce sont des chants populaires et profanes évoquant le travail au champs. Ensuite on en a d’autres, mais j’ai pratiqué plus régulièrement ce chant-là parce que ce qu’on appelle la paghjella est un chant qui est réservé aux hommes et qui ne nécessite que 3 voix. C’est quelque chose que j’ai découvert bien plus tard.  Mais au travers des chants traditionnels on pouvait avoir des berceuses par exemple. La tribbiera c’est ce qu’on avait pendant le travail au champs. On a beaucoup cultivé le blé en Corse, on a beaucoup d’airs de battage et c’est une transmission toujours orale qui s’est faite.

Paghjella di canti sacri (chant sacré) : Diù Vi Salvi Regina – ISULATINE et Patrick FIORI

K.G.: Comment décrirais-tu ces chants du point de vue technique ?

K.D. : Ce sont des chants qui se chantent en monodie – pas comme la paghjella c’est-à-dire pas avec des tonalités différentes. Ce sont des groupes de voix, d’une seule voix ; tout le groupe chante ensemble. Il peut y avoir de temps en temps des solos et des refrains repris par l’ensemble de la chorale. Voilà, c’est assez éclectique en fait !

K.G. : Tu as commencé jeune avec ce groupe ; as-tu poursuivi des études musicales ?

K.D. : Alors ce groupe a quand même évolué pendant quelques années jusqu’à la fin de ma primaire en fait ; nous étions tous en costumes traditionnels – c’est ce qui était apprécié aussi – parce qu’on n’en voyait pas tant que ça ; on pratiquait aussi des danses que l’on appelle le quadrille chez nous ! C’est mieux de le voir faire que de l’expliquer !

K.G. : Quand t’es-tu lancée dans la paghjella ?

K.D. : Avant de pratiquer pour expérimenter, pas forcément pour me produire, car comme je te l’ai expliqué ce sont les hommes qui utilisent ce chant-là, mais je l’ai découvert grâce à un groupe qui s’appelle I Muvrini et dont j’ai fait partie des chœurs. Jean-François BERNARDINI, son frère, et tous les gens qui les entourent ont beaucoup travaillé pour que la paghjella reprenne vie parce que c’est un patrimoine qui a failli se perdre après la guerre. Il y a aussi Petru GUELFUCCI qui a fait beaucoup de choses pour la paghjella.

J’ai découvert tout ça en école de chant quand je suis arrivée en seconde. A la mi-journée, j’entendais des voix s’élever dans le hall de notre établissement. Je me demandais ce que c’était. En fait, c’était un professeur de corse et d’histoire qui avait commencé un cours avec les garçons pour qu’ils se remettent au chant. Et donc je suis arrivée là ! Il n’y avait pas beaucoup de filles et il m’a proposé joindre au groupe. J’ai ramené d’autres filles et nous avons formé un groupe mixte. Nous ne faisions pas que de la paghjella ; on s’exerçait à plusieurs choses ! On mettait de l’instrumental ( la paghjella est uniquement voix, c’est de la polyphonie sans instrument ). Nous avons formé un groupe et avons eu la chance de partir à Paris aux Jeunesses Musicales de France. Là, nous étions en 1988, ça date !! Au Cirque d’Hiver, à Paris, des petits corses de 15 ans qui arrivent pour chanter en face de ABBA quand même  – parce que parmi les VIP il y avait ABBA ! Ça avait été assez phénoménal pour nous de les voir. En plus, le même week-end, pas très loin du Cirque d’Hiver, au Bataclan, Chjami Aghjalesi qui étaient nos idoles absolus – un groupe corse vraiment très connu – se produisait à ce même moment. Donc si tu veux, nous étions dans un tourbillon de chant !!

Le groupe Canu di e donne
dont Katia DUBORGET (2ème en partant de la droite) et M. MARIELLI ( à gauche)

K.G. : Jeune comme tu l’étais, qu’est-ce que ça signifiait pour toi de chanter ces chants traditionnels ?

K.D. : Beaucoup de choses. Il faut savoir que la Corse a beaucoup utilisé le chant dans les années où j’étais jeune, ou même avant à l‘après-guerre, pour faire valoir beaucoup de ce côté identitaire qui semblait nous avoir été un petit peu volé. Parce que la Corse est passée d’une terre patrie dévouée corps et âme à la France ; nous étions au front avec beaucoup d’autres dont les goumiers marocains. Après il y a eu un retournement parce que la langue corse avait été interdite à l’école :  ma mère s’est vu frapper sur les doigts parce qu’il ne fallait pas qu’elle parle corse et ces chants étaient une façon de réaffirmer cette identité. Il y a eu beaucoup de chants un peu révolutionnaires. Ça n’appelait pas à prendre les armes mais à lutter pour notre liberté.

Donc j’ai travaillé sur ces chants-là, des chants plus tranquilles : des berceuses, des chants qui appellent au voyage mais ce qui nous portait, c’est vraiment cette harmonisation des voix ! Malgré que nous ne pratiquions pas la paghjella, même si on avait la guitare et d’autres instruments comme le violon qui s’y ajoutait, c’était quand même largement inspiré : il y avait toujours cette polyphonie. J’étais souvent soit en seconde soit en tierce ; je me rappelle de notre entraînement dans les toilettes parce qu’on avait une sonorité particulière dans ces vases clos en préparation des finales de concours, mémorable ! Dans les années 80-90, c’était vraiment le tout début où les filles se mettaient au devant de scène en chant corse. Avant, il n’y avait que des garçons. Les femmes chantaient les lamenti  [ndlr  chant traditionnel corse basé sur la tristesse liée au deuil ou à une situation douloureuse. (Wikipédia)  ] pendant les enterrements ; elles chantaient dans la vie commune, je dirais. Mais en tant qu’artistes, pour faire des scènes, on les voyait moins. Les premières ont démarré à cette époque-là quoi ! Ça a décollé pour les femmes et Patricia GATTACECA est une des pionnières.

[…] Il n’y a pas de partition ou de guide hormis l’oreille […]

K.G. : Il s’agissait donc de chants polyphoniques. Comment sont construites ces harmonies?

K. D. : Chacun s’essaie parce que souvent, comme je te le disais, il n’y a pas de partition ou de guide hormis l’oreille en fait ; c’est d’ailleurs pour cela qu’on est obligé de se mettre un peu en arc de cercle dans l’observation de celui qui pose la seconde qui est le maître du jeu ; démarrent ensuite les basses en appui et les tierces qui finalisent le chant. C’est comme cela que se bâtissent les paghjelle et que les chants qui s’en inspiraient se sont construits. L’idée, c’est vraiment d’avoir un contre-chant en harmonie parfaite avec la seconde mais qui arrive en fin de phrasé.

Pour en finir avec l’histoire de Paris et de cette finale mémorable avec mon groupe de chant quand j’avais 15 ans, il se trouve que je suis partie sur le continent faire mes études mais mes amis qui ont formé le groupe ont poursuivi et fait un disque. Ils étaient portés par ce maestro dont je t’ai parlé : Antone MARIELLI.  C’est lui qui les a emmenés là-bas, soutenus et appuyés pour former leur groupe qui s’appelait L’oghji di l’avvene qui veut dire en corse Les yeux de l’avenir. Et ces jeunes-là ont fait un travail formidable ! Malheureusement, il n’y a eu qu’un album mais parmi eux, il y a eu de grands amis qui se sont mariés et qui ont eu deux beaux enfants. La mère, Florence LUCISANO qui nous a quittés il y a un an, était une auteure-compositrice extraordinaire qui pouvait composer autant en corse qu’en français avec un sensibilité exceptionnelle. Ce n’est pas de la padghejlla : c’est vraiment du chant polyphonique qui s’en inspire. Et puis toute émotion est bonne à composer des chansons ; nous avons beaucoup de poètes en Corse qui dont les textes sont mis en chansons tellement c’est beau. On peut parler des saisons qui changent… La nature est très inspirante pour les corses et les événements aussi : dans ce disque de L’oghji di l’avvene, il y a un texte très, très émouvant sur la catastrophe de Furiani. On se nourrit des émotions que la vie nous apporte ; on chante beaucoup la vie, comme tous, mais les événements du quotidien peuvent être une grande source d’inspiration.

K. G. : Quelle difficulté technique principale as-tu rencontrée dans l’apprentissage des polyphonies ?

K. D. : Je n’arrivais pas à savoir sur quel pupitre j’aurais dû me fixer par rapport à l’amplitude que j’avais. Pour le savoir, un peu plus tard, je me suis rapprochée d’une chorale classique et je me suis imposée de savoir un petit peu lire le solfège. J’avoue que lire le solfège pour moi c’est compliqué : disons que je me sens plus à l’aise sur le format de transmission orale. Ce qui m’a manqué peut-être c’était le travail du souffle parce que quand on est enfant et qu’on chante de façon naturelle, on n’a pas nécessairement le besoin de positionner. J’ai eu le sentiment que j’avais moins de souffle avec l’âge. Ça, c’est un travail utile pour pouvoir me dire jusqu’où je peux aller dans le choix des chants que je peux aborder. Je sais que j’ai une limite qui est plus resserrée qu’avant. Mais le souffle avant tout ! Quand on démarre en chant et que l’on veut progresser, ça doit passer par là.

Avant tout, c’est un ressenti le chant ! […] Il faut plutôt se dire : « Quand j’entends telle ou telle musique, qu’est-ce que ça me fait ? »

K. G. : C’est donc le conseil que tu donnerais à quelqu’un qui veut commencer en polyphonies?

K. D. : Avant tout, c’est un ressenti le chant ! Il ne faut pas nécessairement avoir l’idée de se dire “Oh mon Dieu, est-ce que je chante juste ?! ”. Il faut plutôt se dire : “Quand j’entends telle ou telle musique, qu’est-ce que ça me fait ? Est-ce que ça me fait du bien de pousser la voix avec ces chansons là ? ”. A partir du moment où on prend plaisir à chanter, là oui on peut se dire : “ Je veux être accompagné(e), je veux progresser pour être encore plus à l’aise avec ça ! ”. Il faut avoir le plaisir ! Il y a des gens qui disent qu’ils ont peur de chanter… Il ne faut pas avoir peur de chanter ! C’est le premier verrou à lever !

Furtunatu – Jean-Vincent SERVETTO

K. G. : Aujourd’hui où en sont les chants traditionnels en Corse? Ils ont leur place ?

K. D. : Complètement ! Il y a une remontée même au niveau de la jeunesse ! Ces groupes-là qui se sont adoucis par rapport à l’époque où ils étaient très politisés : on n’est pas dans du frontal ; ça s’est apaisé. Nous avons franchi un cap fort dans l’autodétermination de notre pays parce que notre collectivité est indépendantiste maintenant. C’est une première : ces gens qui avaient des choses à dire sont en place maintenant. Le traditionnel revient plus pour le maintien de la langue. Il y a beaucoup de choses qui sont faites autour du faire-vivre et de la transmission de la langue parce que le corse a failli être perdu. Là, on est en train de renverser complètement la vapeur parce qu’il y du bilinguisme dans toutes les classes. Donc on est plutôt dans une période où le traditionnel reprend vie mais dans un contexte plus apaisé.

K. G. : Où en es-tu dans ta pratique aujourd’hui ?

K. D. : Le groupe qui s’appelait U Cantu di e donne était une formation dont le nom signifie Le chant des femmes ; cette formation a été reprise par Antone MARIELLI que tu vas peut-être rencontrer ! C’était une fois par semaine une façon de donner la voix aux femmes sur des titres et des chants qui  n’étaient peut-être pas destinés aux femmes. On a eu la chance de faire des premières parties du groupe Diana di l’Alba ! Ça restait plus un plaisir de se réunir et de vivre le chant tel qu’on l’aime. Malheureusement, j’ai dû le quitter parce que j’ai changé d’endroit pour le travail. Aujourd’hui je ne chante vraiment que pour moi et du coup je chante d’autres chants, pas que du corse. Je retrouve le corse dans les soirées. Il faut savoir que la paghjella se pratique volontiers entre amis autour du comptoir, dans les café, les restaurants, lors des foires… Après la soirée, elle redonne un bon coup d’énergie et les gens vont jusqu’au bout de la nuit en chantant. Le plus grand plaisir c’est de le ressentir en live !

Lettara Muta – Attalà et Camille Laïlly

K. G. : As-tu une chanson “symbole” ?

K. D. : C’est la chanson qui m’a redonné envie de vraiment refaire un travail en corse après cette période de coupure,  entre la période où je ne faisais que du chant corse et celle où j’ai découvert d’autres choses ! Elle m’a tellement touchée que je me suis dit à ce moment-là qu’il fallait vraiment que je reprenne le chant en corse et que je retrouve mes racines. Elle est un peu mon symbole. C’est une chanson d’un groupe que j’adore qui s’appelle Attalà. Cette chanson parle d’une fille qui n’a pas appris à écrire et qui ne peut donc pas exprimer ses sentiments à son amoureux ; elle s’appelle Lettara Muta, ça veut dire Lettre muette. Elle dit qu’elle aurait tant aimé pouvoir lui dire des choses si elle avait su écrire.

K. G. : Superbe thème pour une chanson ! Très intéressant ! Merci Katia !

Avez-vous eu la chance d’entendre ces chants en live ? Merci de partager vos impressions ave un commentaire ci-dessous !

Partager l'article
 
    
  

Vous pourriez également aimer...

1 commentaire

  1. Seva Christine a dit :

    Très bel entretien !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.