Fernand Kobayashi
Défis, Interviews, Technique vocale

Défi 2021 (3) : Fernand KOBAYASHI ou l’oreille musicale !

Multi-instrumentiste mais surtout guitariste, chanteur et rappeur mais aussi compositeur, Fernand KOBAYASHI a bien voyagé, cherché et expérimenté musicalement ! Il nous présente sa méthode basée sur la mémorisation des intervalles musicaux pour développer l’oreille musicale.

Karine GENE : Bonjour Fernand. Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ? 

Fernand KOBAYASHI : J’ai commencé la musique à la fin des années 80 quand j’étais adolescent et de plus en plus sérieusement au début des années 90. Mon instrument de prédilection était la guitare et j’ai commencé à chanter aussi pour le plaisir. Puis je suis arrivé à Paris et j’ai commencé à jouer dans des groupes. Du coup, au milieu des années 90, j’ai commencé à faire des concerts sérieusement : j’ai joué au Rex Club, au Divan du Monde, au Gibus… enfin, on faisait la tournée des salles parisiennes et j’ai sorti quelques maxis. Je me suis orienté plus vers le hip-hop à partir de 1996. Je faisais du hip-hop un peu asiatique, c’est-à-dire inspiré au niveau musical de diverses parties d’Asie. J’ai continué dans le hip-hop : la production de batteries électroniques, de samples etc.

Donc je suis devenu aussi producteur de musique hip-hop. Avant d’être vraiment lancé dans ce style, j’ai commencé à avoir un très bon niveau à la guitare et j’ai commencé à donner des cours. J’ai passé des annonces à Pigalle pour donner des cours de guitare et de fil en aiguille – donc c’était vers le milieu des années 90, je faisais un peu de baby-sitting à l’époque – je suis tombé sur deux enfants de 7 et 9 ans à peu près à qui je devais enseigner la guitare. J’ai parlé aux parents et leur ai dit que je voulais leur enseigner les intervalles musicaux. J’étais passionné par l’oreille musicale parce qu’en fait, étant complètement autodidacte, je n’ai jamais pris de cours de guitare.

J’ai donc appris à l’oreille : j’entendais les musiques, je les repassais, j’essayais de faire un solo de guitare par exemple et donc j’avançais petit à petit. Et je copiais les solos. J’étais passionné par PRINCE au départ à cause de son côté instrumentiste et c’était une émulation : j’essayais de devenir multi-instrumentiste comme lui. J’ai commencé à faire de la basse, des programmations de batterie et j’étais aussi fasciné par Jimi HENDRIX à ce moment-là. Je savais que ce que Jimi HENDRIX et PRINCE faisaient était très instinctif, que ce n’était pas des gens qui lisaient la musique et qu’ils improvisaient sans cesse. Jimi HENDRIX était un champion de l’improvisation. Il ne faisait jamais deux fois un morceau de la même manière. Les solos étaient toujours différents. Je trouvais cela fascinant !

Il fallait donc que je trouve quelque chose de ludique (…) pour leur enseigner les intervalles et l’oreille musicale.

Et je me suis dit : « Ces enfants-là ? Il faut que je leur apprenne comme moi j’ai appris ! ». Un peu différemment car c’était quand même des enfants de 7 et 9 ans et que j’avais 15 ans au départ.

Il fallait donc que je trouve quelque chose de plus ludique et pour leur enseigner les intervalles et l’oreille musicale, j’ai commencé à essayer de trouver des musiques qu’on pouvait reconnaître facilement et qui faisaient retenir les intervalles.

Donc le premier que j’avais trouvé c’était « Dallas » parce que Dallas est une quinte (il chante Da – llas). A l’époque c’était connu et j’ai trouvé des chansons connues qui commençaient par un intervalle particulier. Par exemple : Mon beau sapin c’est une quarte. Sachant qu’en musique, il y a 12 notes et 12 intervalles, il fallait que je trouve 12 chansons qui fassent penser chacune à un intervalle particulier. De fil en aiguille j’ai trouvé tous les intervalles et on faisait chaque semaine des répétitions des intervalles pour les retranscrire sur leur instrument.

Donc les deux petites filles qui jouaient de la guitare commençaient à apprendre en fait les premiers accords. Il y avait une retranscription. En fait, il y avait le côté mental avec les intervalles. Après je pouvais jouer les intervalles avec ma guitare et elles devaient retrouver ceux qu’elles connaissaient à travers les chansons que je leur avais données. Donc à un moment donné, elles ont commencé à connaître tous les intervalles. Ça commençait à être intéressant : par rapport à la pratique de leur instrument, on sentait qu’il y avait quelque chose qui se passait.

Après ce qui est dommage, c’est que les parents ont décidé de déménager, je ne sais où… Et donc on a dû arrêter les cours malheureusement, mais c’était vraiment une expérience passionnante parce que j’avais tout appris à l’oreille. J’avais une oreille relative. Je commençais à inventer ma petite méthode quoi. Je ne savais pas si elle existait déjà à l’époque. C’était très très peu enseigné. J’ai l’impression que ce n’était pas enseigné en tout cas dans les écoles de musique en général. Je n’avais jamais vu ça en fait. Donc j’étais obligé de créer la méthode moi-même. Maintenant aujourd’hui je vois que ça existe ; en tout cas les listes de chansons avec les intervalles existent sur internet, on peut les trouver.

Donc l’étape suivante avec les deux enfants est qu’une fois qu’on connaissait tous les intervalles, on essayait de les ressentir aussi quand les deux notes n’étaient non pas jouées l’une à la suite de l’autre, mais en même temps : par exemple jouer les notes d’une quarte en même temps ou d’une quinte en même temps. Ces deux intervalles sont les bases des futurs accords en fait. C’était l’étape suivante.

L’étape d’après, c’était de reconnaître 3 intervalles en même temps, c’est-à-dire un accord. Une fois qu’on connait par cœur les intervalles, on les apprend aussi à l’envers parce que la musique ça monte, ça descend donc voilà, il faut aussi reconnaître l’intervalle à l’envers.

Je me souviens d’une chanson très très connue, une chanson de supporters de foot – je ne sais plus quelle équipe – mais c’était « Oh hé oh hé oh hé oh hé » (il chante). Les deux premières notes, c’était une tierce en fait. Et donc c’était très très facile de retenir les intervalles avec des chansons aussi basiques et connues.

Le ton par exemple – donc ça fait 2 demi-tons – c’est la chanson « Joyeux Anniversaire » donc  Joyeux Anniversaire ( il chante). Donc la différence entre les deux notes c’est un ton. Après, on entendait cet intervalle dans les musiques. Moi je le faisais à travers la guitare.

Ça aide au niveau de la voix parce que le fait de comprendre la musique, de comprendre les intervalles des notes ça permet d’entendre la musique complètement différemment et on entend les accords après en fait. Si on me joue un accord majeur, je l’entends instantanément. Pour les accords mineurs pareil et après on apprend à reconnaître les subtilités, par exemple la 7ème qu’on ajoute aux trois notes de l’accord majeur. L’intervalle numéro 10 et l’intervalle numéro 11…

Et voilà, en fait, on arrive à entendre la musique différemment. On entend les accords, on entend les suites d’accords. « Tiens là il fait un accord majeur puis il monte de deux tons dans la tonalité principale de l’accord et ça devient mineur ! ». Donc voilà, j’entends la musique différemment, c’est-à-dire que je l’entends avec ses accords, avec ses mélodies : les intervalles se dessinent dans ma tête. Ce n’est pas visuel en fait mais c’est très intuitif. Mais voilà, c’est une manière de voir la musique ou de l’entendre différemment.

Après, il y a des degrés d’oreille musicale en fait.

Ecoutez une composition de LEAWORLD ( musique) et Fernand KOBAYASHI (paroles et chant) : Cas d’ Havre exquis : https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://m.soundcloud.com/summer-time-by-nzo/lea-world-cas-dhavre-exquis&ved=2ahUKEwit6vGhoKPwAhWru3EKHUcaDaMQjjgwAHoECAUQAg&usg=AOvVaw2lwv9kOuutjVMk8qKEyS4V&cshid=1619692553550

Quand on arrive au jazz avec des accords de plus en plus compliqués et de plus en plus rapides, je n’ai pas la capacité de reconnaître des accords et des suites d’accords qui s’enchaînent rapidement. Principalement le Be-bop, c’est très compliqué pour moi mais par contre, c’est vrai qu’avec de l’entraînement ça irait beaucoup mieux. Je me suis entraîné sur de la musique relativement simple, pop, funk ou hip-hop.

Donc voilà, cette capacité d’entendre de la musique différemment de comprendre les intervalles musicaux, ça permet aussi d’improviser, et l’improvisation, d’après ce que je ressens, ça me paraît logique, est que l’improvisation est le départ de la création quoi : on joue avec les notes, on s’amuse, on va sur des chemins, on regarde, on expérimente, qu’on soit tout seul ou à deux ! C’est vrai qu’en plus elle permet de jouer à deux personnes. Ça veut dire que quelqu’un par exemple est au clavier et la deuxième personne accompagne à la guitare : ça permet de jouer ensemble instantanément sans avoir besoin de partition.

Moi par exemple, je ne sais pas du tout lire la musique. Si ! Je me souviens avoir fait une clé de sol au collège avec la flûte à bec !(rires). On apprenait à lire et à retranscrire comme des robots L’hymne à la Joie  et donc je voyais bien que ça ne menait nulle part ! C’était quelque chose de basique : c’est-à-dire qu’on apprenait à lire la musique et donc à reproduire une musique qui a été lue. Et en même temps, je connaissais des gens qui avaient fait 10 ans de musique classique et qui n’arrivaient pas à improviser ! Ça m’avait l’air complètement aberrant parce que pour moi la musique ça s’improvise ! On joue ensemble, on fait des bœufs…. Ça m’avait l’air complètement illogique. Donc moi je ne me suis jamais intéressé à l’écriture de la musique, les partitions tout ça, par contre si, il y avait une concession à mon système on va dire : je lisais quand même des tablatures si, par exemple, je voulais apprendre un solo de guitare qui était hyper rapide et compliqué.

Parce que les tablatures, c’est très très facile à lire en fait ! C’est une manière pour les guitaristes de lire la musique beaucoup plus simplement que les partitions. Lire une tablature ça prend 10 minutes. Il n’y a pas vraiment la notion du rythme : c’est le placement des doigts sur le manche et les six cordes. Après, il y avait des accords aussi et j’ai appris les noms des accords. J’ai fait de la théorie musicale mais ça ne passait pas du tout par les partitions parce que c’était vraiment pour communiquer avec les autres musiciens.

Je n’avais pas du tout l’oreille absolue, c’est-à-dire l’oreille où on reconnait 440 Hertz qui est un la. A l’époque où il y avait des téléphones fixes quand on décrochait son téléphone il y avait une tonalité : c’était le la du diapason. Il y avait un petit peu de confusion parce qu’à un moment donné il y avait d’autres téléphones qui étaient un demi-ton en dessous.  J’ai l’oreille relative c’est-à-dire que j’entends les relations entre les notes.

Je trouve dommage pour un chanteur de ne pas être instrumentiste, quelque soit l’instrument. C’est pratique cette possibilité de rejouer ce qu’on entend pour composer au mieux. Et quand on est chanteur, on a envie de composer des chansons.

K.G. : Quel a été l’apport pour le chant ? Tu t’es servi du chant pour enseigner les intervalles ? 

F. K. : Oui, parce que à l’époque je n’ avais pas de lecteur CD portatif donc je chantais les chansons qui étaient très connues en fait. Je ne pense pas leur avoir fait d’enregistrement sur cassette. A l’époque je me suis rendu compte que dans la chanson “Somewhere over the rainbow” , somewhere est un intervalle, l’octave.  C’était très facile de retenir l’octave et je leur chantais les chansons, ce n’était pas très compliqué.

Et après pour le chant, avoir l’oreille musicale, relative, m’a réellement aidé. Je ne sais pas si ça m’a aidé à chanter juste ; non, pas vraiment car je chantais juste quand j’étais petit. Ça dépend vraiment des enfants. C’est ce qui est étrange. Je vois que ma fille qui a 2 ans et demi répète parfois ce que je chante et c’est juste.  Mais il y a des personnes pour qui ça ne va pas forcément arriver tout de suite comme ça. Donc je ne sais pas à quoi c’est dû mais tu expliquais dans ton blog que ça se travaille et tout ça je ne savais pas faire par exemple. Par contre, ça aide les gens à chanter juste de connaître les intervalles. Mais comment dire, il y avait peut-être des jeux qu’on pouvait faire par exemple en essayant d’accorder une guitare, on voit que quand les deux notes ne sont pas tout à fait pareilles, ça fait des vibrations un peu bizarres en fait. Accorder une guitare : ça peut être intéressant pour le chant. Plus on se rapproche pour que les deux notes soient les mêmes plus on entend l’harmonie. Les applications pour le chant ne sont pas forcément visibles d’un coup. Ce n’est pas forcément quelque chose que j’avais travaillé par rapport au chant en particulier. Mais je savais pertinemment que ça pouvait aider dans l’improvisation et donc forcément les compositions, la création.

How come U don’t call me de PRINCE – Reprise de Fernand KOBAYASHI

K.G. : Aujourd’hui tu vis au Rwanda ; quel est ton rapport à la musique rwandaise, qu’as-tu découvert de plus sur la musique ? 

F.K. : En fait j’ai arrêté la musique il y a un petit bout de temps mais c’est comme le vélo ! Je ne perds pas ma capacité à entendre la musique d’une manière différente. C’est ce qui est bien ! On apprend les intervalles une fois et une fois qu’on connaît les accords etc., c’est à vie ! Même si je n’ai pas touché de guitare depuis un an ou plus, il n’y a pas de problème ! Ce qui est intéressant musicalement c’est d’entendre une musique et de la rejouer instantanément. Ça me permettait d’apprendre ce que les autres faisaient. Quand on est chanteur c’est toujours bien de jouer de la musique, pour moi c‘est bizarre d’être uniquement chanteur sans jouer d’un instrument. Parce que quand on chante pour moi on compose ! Je trouve dommage pour un chanteur de ne pas être instrumentiste, quelque soit l’instrument. C’est pratique cette possibilité de rejouer ce qu’on entend pour composer au mieux. Et quand on est chanteur, on a envie de composer des chansons. Si on veut chanter la musique qui est au fond de nous, c’est mieux de maîtriser un instrument. Ça ne veut pas dire être un virtuose mais comprendre le processus des accords, des mélodies… Quand on maîtrise les accords dans un instrument, ça permet de composer. En tant que chanteur, c’est plutôt un avantage de jouer un instrument.

K.G. : Par rapport aux intervalles, je sais que tu as joué du dutâr ( luth traditionnel à long manche d’Asie Centrale et d’Iran ) et des instruments où tu jouais des quarts de ton. C’est très intéressant pour s’aventurer au-delà des douze intervalles !

F. K. : C’est vrai que j’adorais les intervalles musicaux et les musiques extra-européennes, surtout la musique arabe. J’ai surtout joué du oud, la guitare sans fret des pays arabes en général. Dans les gammes arabes, il y a souvent un quart de ton et je trouvais ça hallucinant ! J’entendais qu’il était situé entre la seconde et la tierce. Dans la musique iranienne par exemple il y a des subtilités et des fréquences de notes phénoménales ; je n’étais pas assez pointu là-dessus pour entendre les subtilités mais je sais que dans toutes les musiques extra-européennes, on n’est pas sur la même gamme do – ré – mi- fa – sol – la – si – do. Là où je suis, au Rwanda, j’entends que dans la musique traditionnelle ce ne sont pas les mêmes intervalles.

K. G. : Merci beaucoup Fernand !

En préparation, un audio par Fernand KOBAYASHI pour apprendre les 12 intervalles musicaux en chansons sera intégré à cet article ! N’hésitez pas à partagez vos commentaires ci-dessous !

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2 commentaires

  1. Vicky a dit :

    Un entretien très intéressant avec une personne très talentueuse et qui sort des sentiers battus. Petite précision pour la cover de How Come U Don’t Call Me Anymore qui est un titre de Prince repris par Alicia Keys. Très bon article.

  2. Karine a dit :

    Rectifié ! Merci Vicky . 😉

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