Pierre Edouard DECIMUS Inventer le zouk
Défis, Interviews

Défi (9) – Pierre-Edouard DECIMUS : inventer le Zouk !

Une interview avec Pierre-Edouard DECIMUS est un voyage dans le temps pour tous les guadeloupéens ou amis de la Guadeloupe. C’est un héritage : ce sont des images de mariages, fêtes familiales et concerts inoubliables qui défilent au son du zouk. Avec Eddy COMPERE, Pierre-Edouard DECIMUS est à l’origine du groupe KASSAV’. Il est impossible de parler de zouk sans évoquer le souvenir d’un artiste inoubliable disparu en 2021, Jacob DESVARIEUX.

Interview #9

Karine GENE : Bonjour Pierre-Edouard DECIMUS, pouvez-vous vous présenter brièvement ?

P.E. DECIMUS : Je suis auteur-compositeur né en Guadeloupe à Pointe-à-Pitre. Après, je suis concepteur d’évènements qui pourraient faciliter la diffusion de nos créations et expressions artistiques de toute la diaspora (ndlr : guadeloupéenne).

K.G. : Comment avez-vous commencé la musique?

P.E. D. : Mon père était guitariste et avec des copains et des voisins, ça s’est fait tout naturellement.

K.G. : Vous aviez choisi quel instrument à l’époque ?

P.E. D. : Au départ j’étais percussionniste.

K.G. : Il y a eu plus tard la création d’un nouveau style de musique : le zouk. Comment avez-vous réalisé que vous aviez créé un style?

P.E. D. : On le réalise lorsqu’il y a un grand nombre de personnes qui partagent ce que vous faites ; je suis un inconditionnel de l’action collective dans le sens où c’est elle qui prime même lorsqu’on a l’impression que c’est une performance personnelle, individuelle ; je prends le cas d’un judoka, d’un coureur de fond ou d’un chanteur : c’est l’équipe qui gagne parce qu’il a son manager, ses entraîneurs, ses parents ou ses amis. Pour moi, dans une création, dans une réalisation, l‘action collective a son importance.

K.G. : Qui était à vos côtés quand vous avez créé le zouk?

P.E. D. : Justement, on ne peut pas dire que j’ai créé un style zouk, cela n’est pas arrivé comme ça ! J’ai d’abord commencé en faisant partie d’un groupe amateur. Après, il y a eu les Vikings de la Guadeloupe. Je deviens professionnel en 1966 avec les Vikings ; j’ai tout appris avec ce groupe, Eddy JACQUET, Camile SOPRAN’N, Max SEVERIN et tous les autres. Ce n’est qu’après, dans un troisième temps, à partir de 1979 que la démarche a bifurqué et que j’ai commencé à faire des albums expérimentaux qui avaient pour nom KASSAV’ et ça a pris à peu près sept ans pour devenir un groupe. Ça a été très progressif.

K.G. : En quoi consistait cette démarche expérimentale ?

P.E. D. : Je souhaitais trouver une expression artistique qui pouvait être comprise par le plus grand nombre et nous prenions beaucoup de plaisir à le faire : il y avait Georges, mon frère et Jacob DESVARIEUX à cette époque-là… Au fur et à mesure les autres sont arrivés : Claude VAMUR, Jean-Claude NAIMRO, Jocelyne BEROARD… S’agissant de la question sur la démarche expérimentale, la réponse se trouve en écoutant les disques réalisés à cette époque !

K.G. : A partir de quel album peut-on dire que c’est du zouk, quel est le premier album de zouk ?

P.E. D. : Je pense que ça arrive un petit peu avant Zouk la sé sel médikaman nou ni, la même année ; c’était An malad aw, c’était le 7ème album. C’est une démarche qui a pris 7 ans puisque ça a commencé en 1979 et on arrive en 1985 : mais ça commence un peu avant quand même puisque je rencontre Jacob avec les Vikings en 1978. En fait, l’aventure KASSAV’ commence avec les Vikings de la Guadeloupe.

Mwen malad’aw (live) – Chant : Jacob DESVARIEUX, Patrice SAINT-ELOI, Jean-Philippe MARTHELY

K.G. : Alors techniquement, comment expliquer brièvement ce qu’est le zouk ?

P.E. D. : A ce moment-là en 1978, ça n’existe pas. Pour moi, le zouk est une traduction de toutes les musiques que nous aimions à cette époque-là et je pense notre diaspora est très ouverte aux musiques et très éclectique ; nous sommes capables d’apprécier aussi bien le classique, que la musique africaine, la musique haïtienne, la musique latine, la salsa, le merengue ou le calypso… Nous aimions toutes ces musiques et ça c’est traduit, on ne sait ni comment ni pourquoi, par la sincérité et le soutien de cette population qui nous a accompagnés et plus particulièrement, ces étudiants, les personnes de notre diaspora qui ont fait leurs études supérieures entre 1975 et 1990. Je considère que lorsque Patrick SAINT-ELOI s’exclame : « Ça c’est le zouk » ou « Zouk-la sé sèl médikaman nou ni« , le zouk n’existait pas dans cette acception.

(…) une voix, quelle que soit la musique, c’est la conviction et la sincérité.

K.G. : Alors qu’est-ce qu’une belle voix zouk ? KASSAV’ a eu plusieurs chanteurs :  Jocelyne qui a une voix puissante et très technique … et Jacob qui a un voix plus posée, tranquille et un grain exceptionnel… Et ces voix marchent formidablement sur le zouk. Donc que requiert ce style musical et qu’est-ce qu’un bon chanteur de zouk?

P.E. D. : Sincérité et conviction. Jacob, c’était la conviction et la sincérité parce que lorsque j’ai présenté sa voix aux producteurs de l’époque, l’un d’eux m’a dit : “Ce type-là ne sait pas chanter ! ”. D’ailleurs, heureusement qu’il me l’avait dit puisque sur l’album n°3 Soucougnan, on constatera que Jacob nous chante un titre et Jean-Philippe MARTHELY et Jean-Paul POGNON en chantent d’autres ; ce producteur m’avait dit que Jacob ne savait pas chanter et que si je voulais qu’il s’associe à ma démarche, il faudrait couper la poire en deux. Ce que j’ai accepté puisque la voix était nouvelle mais on y croyait ! La suite nous a donné raison puisque la voix de Jacob s’est affirmée ; une voix qui a priori n’est pas celle que l’on entendait à l’époque. Voilà, ça explique qu’une voix, quelle que soit la musique, c’est la conviction et la sincérité ; il y a la technique aussi  : si on veut chanter, il faut aller se former. Au-delà du talent, il faut avoir suffisamment de conviction et de sincérité pour aller faire l’effort de prendre des cours et de se former.

KASSAV’ – Sé’w mwen enmé (Jacob DESVARIEUX au chant)

K.G. : Comment le zouk évolue t-il aujourd’hui ?

P.E. D : Comment ça évolue ? Comme tout vivant, le zouk évolue et va continuer à progresser en fonction de la volonté et de la motivation de ceux qui le pratiquent et de ceux qui l’écoutent. Les responsables de l’évolution du zouk sont autant les auteurs/compositeurs/interprètes que le public.

K.G. : Quels sont les groupes d’aujourd’hui que vous appréciez plus particulièrement ?

P.E. D : Il y a beaucoup de « voix zouk » que j’aime énormément. Je ne peux pas toutes les citer !

K.G. : Quelle est votre actualité aujourd’hui et notamment comment KASSAV’ va continuer avec la disparition de Jacob DESVARIEUX?

P.E. D : Je ne suis pas le directeur du groupe : c’est comme un parent dont l’enfant a atteint sa majorité, l’enfant évolue et on reste à l’écoute de ce qu’il peut demander mais il est suffisamment responsable et majeur pour poursuivre sa destinée. On a étudié plusieurs pistes et selon ce que je sais, c’est plus la direction de la transmission, c’est à dire recruter un élément, non pas pour remplacer Jacob, mais pour apporter quelque chose de nouveau avec un objectif de transmission et de laisser un héritage.

K.G. : On vous en remercie… Quelle est votre chanson-symbole ?

P.E. D : Elwa !  Parce que c’est une chanson qui traduit toute la spiritualité de l’âme antillaise mais aussi de l’humain. C’est une chanson qui nous dit tout : elle nous apaise, nous fait réfléchir et nous fait entrer à l’intérieur de nous-mêmes.

Elwa – Hommage à Patrick SAINT-ELOI – Le Grand Méchant Zouk 2017
Paroles (extrait) 

Mwen ka mandé lé répondè
Mwen ka krié lé tanbouyé
Jodi-la mémwa ka nouri lèspwa
Bénédisyon di syèl Elwa
Siw pou voyagé, Elwa O

Ou lé lé lé 
Lé la lé la la (x2)
Elwa o, siw ka voyajé o
Bénédisyon di syèl Elwa
Siw ka voyajé

Traduction

Je demande les répondeurs
J'appelle les "tanbouyé"
Aujourd'hui, la mémoire nourrit l'espoir
Reçois la bénédiction du Ciel, Eloi
Si tu dois voyager

Ou lé lé lé 
Lé la lé la la (x2)
Ô Eloi, tu voyages
Reçois la bénédiction du Ciel, Eloi
Si tu dois voyager

Découvrez un autre style de musique de la Guadeloupe, le Gwo-ka évolutif de Wozan MONZA.

K. G. : Vous pratiquez toujours les instruments pour composer ?

P.E. D. : Je compose de moins en moins mais si il y a un air qui vient et si je suis au piano, ce sera derrière le piano mais ça peut être la guitare ou la basse ; ça dépend du moment, ça dépend de plein de choses. Il y a tellement de belles chansons qui sont composées maintenant que je fais moins attention aux thèmes qui m’arrivent ; je les écoute, je les vois mais je ne les traduis pas en chansons puisqu’il y a tellement de bons compositeurs maintenant. Je suis tellement heureux de ce qu’il se passe que je trouve que je n’ai pas besoin de créer mais j’ai eu le privilège de traduire tout ce qui m’a été donné ! Je reçois et je partage. Je n’ai pas de mérite, en fait !

K.G. : Quelles sont les chansons que vous avez composées et dont vous êtes le plus fier ?

P.E. D. : Elles ne se sont pas forcément connues : il y a Gorée avec Kassav’ et Baw la men – toujours avec Kassav’ – et Dé mo kat pawol avec Les Vikings de la Guadeloupe. Cette chanson, c’est un homme qui parle à sa compagne : “Si demain nous devions nous séparer, ne compte pas sur moi pour aller dire que c’est moi qui était bon et que tu n’étais pas digne de moi”.

K.G. : Ça en dit long sur l’homme qui prononce ces paroles ! Merci beaucoup Pierre-Edouard DECIMUS. J’avoue être très émue !

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1 commentaire

  1. Merci pr ce partage d’interview très intéressant ! Pierrre Édouard nous partage avce émotions sa passion 🥰!

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